Ce que le film Gourou ne dit pas : la chasse aux sorcières du développement personnel
- Julie Bonnemoy
- 7 févr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 févr.
Le film Gourou réalisé par Yann Gozlan soulève des débats brûlants autour du développement personnel, des métiers de l’accompagnement et de la notion de manipulation. Mais au-delà de la caricature du « coach narcissique », il met en lumière des mécanismes bien plus profonds : la peur collective de ce qui échappe aux cadres institutionnels, la force du groupe, la positivité toxique et les dérives possibles — réelles — de certaines pratiques dites thérapeutiques.
Cet article propose une lecture critique du film Gourou réalisé par Yann Gozlan avec Pierre Niney, en interrogeant à la fois la légitimité des pratiques d’accompagnement non institutionnelles, les dérives de la positivité toxique et l’effet de groupe tout en soulignant l’importance du cadre, de la supervision et de la responsabilité individuelle et collective.
Personnellement, j'ai été très mal à l'aise en visionnant ce film qui est traumatisant dans sa globalité : son scénario et sa mise en scène (travail du son, des lumières, dialogues).
TW : sujets de l'inceste, du suicide, du meurtre, violence psychologique, manipulation mentale, sensibilité photosensorielle, hyperacousie

1. Gourou ou le retour d’une chasse aux sorcières moderne
Pour moi, Gourou remet en lumière une chasse aux sorcières qui ne s’est jamais réellement terminée, en particulier en France, dès qu’il est question de santé mentale, énergétique ou de voie spirituelle.
Historiquement, l’État a toujours cherché à imposer ses dogmes dans ces sphères intimes et profondément personnelles. Lorsque les femmes détenaient le savoir des plantes, des corps et des cycles, elles ont été écartées : les sages-femmes ont perdu leurs droits, et une médecine pensée et exercée majoritairement par des hommes s’est imposée comme norme unique.
Le film s’inscrit dans cette continuité : tout ce qui échappe au diplôme d’État devient suspect, potentiellement dangereux, voire sectaire.
--> Une loi fictive… mais une question bien réelle
Le scénario repose sur une proposition de loi visant à détruire l’empire construit par ce coach « bien-être » sans diplôme officiel. Cela pose une question centrale et nécessaire :
Qui est légitime pour accompagner l’humain ?
Faut-il impérativement un diplôme d’État pour exercer un métier à visée thérapeutique ?La question est fondamentale, et le film a le mérite de la poser.
2. Le mot « gourou » comme arme de disqualification
Le choix du titre Gourou* n’est pas anodin. Associer un personnage influent à une figure psychotique et narcissique renforce l’amalgame déjà bien installé : toute personne qui touche les masses sans reconnaissance institutionnelle devient un manipulateur potentiel.
Cette représentation participe à une logique de disqualification systématique des accompagnants non diplômés, en particulier lorsqu’ils gagnent en visibilité ou en influence.
*Le mot « gourou » vient du sanskrit guru, qui signifie originellement « maître », « guide spirituel » ou encore « celui qui dissipe l’obscurité », sans connotation péjorative ni manipulatrice dans sa signification traditionnelle.
3. Positivité Toxique
Le film illustre également les dangers de la positivité toxique, qui décrit comment l’injonction à rester constamment positif peut devenir oppressive et nier la réalité des émotions humaines. Le personnage principal, en écoutant uniquement des messages de « positive attitude » et en évitant de parler de son passé, incarne ce mécanisme : il refoule ses émotions dites « négatives », ne les nomme jamais à ses proches et ne cherche pas à les intégrer. Ce refoulement des émotions basses – tristesse, colère, peur – est problématique car il empêche toute forme de véritable travail introspectif. Ce schéma montre comment la pression à toujours sourire ou se motiver peut devenir un outil de contrôle, de manipulation et de dissimulation de soi, au lieu de favoriser l’authenticité et la résilience émotionnelle.
4. Ce que le film disqualifie trop vite...
En mettant de côté l’évolution du personnage de Mathieu (qui se révèle être psychotique, narcissique et dangereux) dans la seconde partie du film, son argumentaire tient pourtant la route sur plusieurs points essentiels :
Les qualités nécessaires pour accompagner l’humain ne s’apprennent pas uniquement sur les bancs d’une école
La posture, l’éthique, la capacité à créer un cadre de sécurité sont fondamentales
La supervision régulière est indispensable pour prendre du recul sur sa pratique
Ces éléments sont rapidement retournés contre lui pour le faire passer pour une personne inconsciente qui ne reconnaît pas la valeur d’un diplôme et d’une formation agrémentée.
Son passage dans l’émission populaire de Hanounanas qui est réputé pour défendre les pires personnages ne vient que renforcer l’idée qu’il est déjà indéfendable. La complexité de ce débat est sacrifiée au spectacle et à ce storytelling que crée Mathieu autour de son personnage (la révélation de l’inzeste).
5. Le thérapeute comme surface de projection collective
Cette mise en accusation révèle quelque chose de plus large : le thérapeute devient une surface de projection, pour l’individu comme pour la société. En psychologie, on parle de transfert : un mécanisme par lequel une personne projette inconsciemment sur l’accompagnant des attentes, des blessures ou des figures du passé.
À l’échelle collective, ce même phénomène transforme certaines figures de l’accompagnement en réceptacles de peurs, d’idéalisation ou de rejet. D’où l’importance d’un cadre clair, d’une éthique solide et d’une supervision, afin que ce transfert soit contenu et ne glisse pas vers l’abus.
6. Oui, les abus existent — et pas que dans le développement personnel
Il est essentiel de le dire clairement : des abus existent, notamment auprès de personnes en grande détresse psychologique ou financière...
Mais ils ne sont pas l’apanage du développement personnel.On trouve des charlatans partout :
dans la construction – pour réaliser sa maison et ses placements immobiliers
dans l’investissement financier – pour confier son épargne
dans le champ politique – pour confier ses idées citoyennes
dans la religion – pour confier ses péchés
7. Témoignage personnel : quand les cadres officiels ne protègent pas
Je ne partage ici que ma propre expérience — loin d’être exceptionnelle.
J’ai consulté :
des psychiatres sans empathie, prescrivant des médicaments sans réel suivi
des psychologues sortant du cadre, sans réelle maîtrise du transfert
un coach narcissique, sans cadre clair, aux tarifs évolutifs, avec des propostions de séances à caractère sexuel
Qu’ils soient reconnus par l’État ou non, ces accompagnements m’ont été défavorables.
8. Diplôme d’État, identité et renoncement
Lorsque j’ai passé mon diplôme de sophrologue, j’avais la possibilité d’obtenir une reconnaissance officielle. Mais cette reconnaissance impliquait de renoncer à toute dimension spirituelle et me rendait impossible d’exercer la sophrologie en parallèle d’autres activités (cercle de femmes, breathwork, tantra).
J’ai choisi de ne pas me présenter devant un jury pour obtenir un diplôme officiel de sophrologue qui m’aurait obligée à renier une partie de mon identité. Cela n’a en rien diminué la qualité de ma formation (dont le contenu était le même), de ma posture (qui n’en est sortie que plus digne) ou de mes accompagnements (qui se sont étoffés).
9. L’effet de groupe et la perte de l’intuition
De nombreux travaux en psychologie sociale et en sociologie ont montré à quel point l’effet de groupe peut pousser un individu à dire oui alors qu’il pense non, par peur de l’exclusion ou par besoin d’appartenance. « Si la majorité valide, c’est forcément bon pour moi »
Dans ces dynamiques, l’intuition et le discernement personnel sont souvent mis en veille au profit de la validation majoritaire.
Plus le groupe est cohérent et chargé affectivement, plus il devient difficile de sentir ce qui est juste pour soi — un mécanisme toujours à l’œuvre dans les dynamiques contemporaines, qu’elles soient thérapeutiques, spirituelles ou idéologiques.
10. Catharsis, puissance et vigilance
Les pratiques cathartiques s’inscrivent dans cette dynamique.Elles peuvent être puissantes :
un bain froid revivifie instantanément l’organisme, la clarté mentale
des pratiques somatiques (breatwork, activation de kundalini) réveillent la vitalité et aussi de grandes blessures et parfois des traumas
Mais puissance ne signifie pas justesse pour tous, ni en toute circonstance.
Sans cadre clair, sans consentement éclairé, sans intégration, sans suivi thérapeutique ces pratiques peuvent devenir violentes plutôt que transformatrices.
Conclusion
Gourou soulève de vraies questions, mais y répond trop souvent par la peur, la caricature et la simplification.
La vraie réflexion n’est pas de savoir s’il faut éradiquer les pratiques non reconnues, mais comment cultiver discernement, éthique, supervision et responsabilité individuelle et collective, quel que soit le cadre — institutionnel ou non.
Avec grand plaisir de lire vos retours sur ce film si vous l'avez vu !

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